La dominance chez le cheval

La dominance est-elle un concept approprié pour expliquer le comportement des chevaux rétifs ?

Extrait de l’article de PATRICK PAGEAT, directeur scientifique du centre de recherche Phérosynthèse


Bien que la relation entre le cheval et l’homme ait été profondément modifiée durant les vingt dernières années, certaines personnes considèrent encore que le cavalier doit parvenir à dominer son cheval pour obtenir des résultats. Le développement significatif de la médecine comportementaliste canine a par ailleurs popularisé le concept de dominance. L’évolution urbaine de nos sociétés occidentales ayant fait du cheval la troisième plus importance espèce d’animal de compagnie, par le nombre, la comparaison avec le chien et l’emploi (ou plutôt le mauvais emploi) de concepts liés à l’espèce canine sont de plus en plus répandus.

Si vous ne réussissez pas à dresser votre cheval, c’est peut-être parce que vous le laissez être dominant avec vous ! Cette opinion a été renforcée par la nouvelle soi-disant « approche éthologique » de certains chuchoteurs. Si l’on se réfère aux livres et méthodes qu’ils ont publiés, la meilleure stratégie pour le cavalier est de se comporter d’une façon que le cheval percevra comme celle d’un dominant ou « leader ».

La dominance est un concept très controversé pour toutes les espèces. Propriétaires, entraîneurs, éleveurs, vétérinaires, font tous usage de ce diagnostic généralement fondé sur des critères subjectifs incluant essentiellement le résultat obtenu en essayant de retenir ou de contraindre le cheval. Dans un but éthologique, l’évaluation de la dominance est supposée être réalisée par la mesure de paramètres objectifs, certains incluant la preuve d’attitudes spécifiques ou rituelles, d’autres prenant en compte les résultats d’interactions contrôlées. Pour ce qui concerne le cheval, certains chercheurs ont essayé d’établir la hiérarchie sur la base des menaces exprimées (Keiper et Receveur, 1992), alors que d’autres préfèrent prendre en compte les gestes de soumission (Araba et Crowell-Davis, 1994; Ellard et Crowell-Davis, 1989) ou de déférence après une compétition ayant pour objet des ressources limitées (Weeks et al, 2000).

Il n’existe pas de réel consensus entre les auteurs pour définir les critères les plus appropriés dans le cas d’études de hardes ; la question devient bien plus sujette à controverse quand le but de l’étude est lié à la relation humain-cheval.

Cette étude a pour objet les chevaux qualifiés de rétifs. Ces chevaux sont définis comme des chevaux qui ne répondent pas correctement aux ordres de leurs cavaliers. Cette définition est généralement fondée sur l’idée que le cheval a des problèmes de dominance. Les mauvais résultats obtenus dans le traitement de tels chevaux nous laissent à penser que l’explication fondée sur la dominance est quelque peu sujette à controverse. Le but de cette étude est d’analyser la possible relation entre le statut hiérarchique du cheval et son comportement inapproprié. Si les chevaux rétifs sont dominants dans leurs relations avec leurs cavaliers, l’étude rétrospective de leur comportement devrait montrer de solides corrélations avec un comportement de dominant. Nous avons essayé d’identifier de telles corrélations en analysant les données recueillies lors de 114 consultations pour des chevaux présentés par leurs propriétaires comme rétifs.

Matériel et méthodes

Population : les chevaux sélectionnés pour l’étude sont de races, de sexe et d’âge différents. Ce sont tous des chevaux de selle entraînés pour différentes disciplines : dressage, saut d’obstacle, endurance ou reining. Pour être retenus dans cette étude, ils doivent être rétifs, c’est-à-dire qu’ils doivent avoir refusé de façon répétée d’obéir à certains ordres (sauter des obstacles, ou des exercices de dressage comme l’épaule en dedans, …) et ils doivent passer du temps en paddock avec des congénères au moins trois jours par semaine.

Paramètres étudiés : un examen complet, physique et comportemental, est effectué selon les méthodes publiées. Durant les trois dernières années, nous avons systématiquement dosé la prolactine (voir explication en bas de page) (Pageat 2005, Silliart et al. 2005).

Le rang de ces chevaux était évalué selon leur rang lors de l’accès à la nourriture durant le temps passé au paddock avec des congénères. Il était noté premier, milieu, dernier ou variable. La notation était effectuée pour chaque évaluation clinique.

L’évaluation de ce qui était décrit comme de la « dominance » entre le cavalier et le cheval est réalisée en prenant en compte les critères suivants : le cheval bouscule-t-il son cavalier pour avoir accès à la nourriture disponible, essaye-t-il d’empêcher le cavalier d’accéder au box en faisant preuve de comportements agressifs et, selon la méthode des chuchoteurs, refuse-t-il de se mettre en cercle autour du cavalier quand il est travaillé en longe. Tous les autres critères habituellement pris en compte lors d’un examen comportemental ont été utilisés pour l’analyse multi-critères.

Analyse statistique : nous avons utilisé l’analyse multi-critères pour décrire notre population de chevaux. La contribution des variables liées à la “dominance” permet l’évaluation de la relation entre rétivité et dominance. La population de chevaux étudiée durant les trois dernières années et dont le dossier comportait un dosage de prolactine, a été analysée en prenant en compte leur niveau de prolactine : normoprolactinémie (NP) ou hyperprolactinémie (HP), ainsi que définis par le laboratoire d’endocrinologie de l’Ecole Vétérinaire de Nantes.

Résultats

Selon les critères d’inclusion, 114 chevaux présentés à notre cabinet entre 1999 et 2005 ont été sélectionnés. La répartition par race est : 31 % Selle Français, 12% d’origine espagnole, 17% Arabe, 22% croisements, les autres 18% sont constitués de six races différentes. La distribution par sexe était typique du sud de la France avec 37% de juments, 42% de hongres et 21% d’étalons.

Sur la population totale de cet étude (114), 32 ont fait l’objet d’un test de prolactine. L’analyse statistique de la population étudiée ne montre pas d’influence significative des paramètres de hiérarchie intra et interspécifique sur le comportement rétif des chevaux. Les possibles attitudes de dominance durant les interactions avec les cavaliers sont extrêmement rares.

Grâce à l’analyse multicritères multiple, nous avons observé trois groupes bien définis de chevaux rétifs. Le premier a pour caractéristiques la grande fréquence des réactions de peur, des phénomènes de tachycardie fréquents et une hyperprolactinémie stable. Le second groupe montre des réactions neurovégétative avant et après le travail (défécation, tachycardie, transpiration) et l’observation du comportement du cavalier montre un usage inapproprié de renforcements négatifs et de punition. Le troisième a pour caractéristique son âge (< 6 ans) et son manque d’entraînement.

Conclusion

Les chevaux rétifs semblent n’être ni dominants dans leurs relations avec les humains ni avec leurs congénères. Ces chevaux montrent rarement une attitude dominante au cours de leurs relations avec leurs cavaliers. La peur et/ou des réactions phobiques semblent être une cause bien plus importante, tout comme de mauvaises techniques d’entraînement.

Certaines des réactions de peur pourraient être les conséquences de techniques d’entraînement inappropriées. Les résultats de cette étude devraient inciter les vétérinaires et les cavaliers à arrêter de parler de réactions de dominance durant les exercices montés à cause des conséquences négatives que cela entraîne sur le comportement du cavalier. Être convaincu qu’un cheval rétif est un cheval qui essaye de dominer son cavalier augmente la possibilité de conflit entre les deux ainsi que celle de l’usage par le cavalier de renforcements négatifs ou de punitions qui s’apparente alors plus à des vengeances. ◊

Références
Araba B.D., Crowell-Davis S.L., 1994. Dominance relationships and aggression of foals (Equus caballus). Appl. Anim. Behav. Sci. 41, 1-25. Creel S 2001 Social dominance and stress hormones. Trends Ecol. And Evol. 16, pp 491-497 Drews C 1993 The concept and definition of dominance in animal behaviour. Behaviour 125, 284-313 Ellard M.E., Crowell-Davis S.L., 1989. Evaluating equine dominance in draft mares. Appl. Anim. Behav. Sci. 24, 55-75. Keiper R.R., Receveur H., 1992. Social interactions of free-ranging Przewalski horses in semi-reserves in the Netherlands. Appl. Anim.
Behav. Sci. 33, 308-318. McGreevy P., 2004. Equine behavior. A guide for veterinarians and equine scientists. Saunders, Edinburgh, pp 125-150. Weeks J.W., Crowell-Davis S.L., Claude A.B., Heusner G.L., 2000. Aggression and social spacing in light horse (Equus caballus) mares and foals. Appl. Anim. Behav. Sci. 68(4), 319-337. Pageat P., 2005. Assessing prolactinaemia in anxious dogs (Canis familiaris): interest in diagnostic value and use in the selection of the most appropriate psychotropic drug. In Mills D., Levine E., Landsberg G., Horwitz D., Duxbury M., Mertens P., Meyer K., Radosta Huntley L., Reich M., Willard J. (Eds), Current issues and research in veterinary behavioral medicine. Purdue University Press, Purdue, pp 155-160. Parelli P. 1993. Natural horse-man-ship. Western Horseman, Colorado Springs, pp 24-25. Silliart B., Martin L., Loiseau H., 2005. Neurobiological modifications in behaviour problems : interest in prolactin assay. Proceedings du 1er Congrès International d’Ethologie Equine. A.V.E.F., pp 23-24.

(1) Les noms des hormones sont parfois trompeurs et celui de la prolactine l’est particulièrement. Cette hormone a été ainsi nommée parce que son action sur le développement de la glande mammaire et l’induction de la production lactée fut sa première fonction élucidée. Depuis, on a découvert qu’elle a beaucoup d’autres fonctions et un statut très particulier puisqu’elle est, en outre, une cytokine, c’est-à dire un message intercellulaire impliqué dans les mécanismes immunitaires. Son intérêt en pathologie comportementale est directement lié à la régulation de sa sécrétion. Cette hormone est sous le contrôle inhibiteur direct d’un neurotransmetteur : la dopamine (tous les médicaments utilisés chez la chienne pour le contrôle des lactations dites nerveuses agissent en stimulant la libération de dopamine, ce qui bloque la libération de prolactine et stoppe l’activation mammaire). Chez les individus souffrant d’anxiété sévère et chronique, les neurones dopaminergiques voient leur activité déprimée. Mesurer le taux de prolactine est une méthode indirecte pour évaluer ces désordres cérébraux. Il faut, en revanche, rester prudent, mesurer la prolactinémie n’est pas suffisant pour établir un diagnostic d’anxiété : il faut l’associer à un examen clinique complet.

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6 Responses to La dominance chez le cheval

  1. val says:

    bonjour que faire si son cheval attaque les autres en prairie alors qu il ne le faissait pas avant ?

    merci d avance :)

    • Chloé Rola says:

      L’agressivité est une réponse au stress et/ou à un environnement inadapté. Il est plus simple de gérer les petits groupes au pré (exemple: 3) plutôt que des groupes plus nombreux oú tous les membres n’auront pas forcément d’affinité.
      Les causes principales qui provoquent ce genre de problème sont les suivantes:
      -trop d’effectifs dans le groupe
      -espace insuffisant pour l’ensemble des chevaux
      -manque de fibres
      -ressources limitées compte tenu du nombre de chevaux (ex: 3 tas de foin pour 4 chevaux. 1 point d’eau pour tout le monde, etc).
      -changements (trop) fréquents des individus dans le groupe
      -manque d’affinité, tempéraments non compatibles
      -ennui, manque de stimuli.
      -environnement bruyant, manque de rythme dans la journée/planning.
      Ceci est une liste non exhaustive, chaque cas est à étudier de façon individuelle. Vérifier que le cheval ne souffre pas d’une douleur particulière (articulation, ulcères, etc). Tentez d’identifier les sources de stress provenant de l’environnement et modifiez le cadre de vie en fonction de vos conclusions. Augmenter les rations de foin, voir donner le foin à volonté et garantir un point d’affouragement différent par cheval peut déjà apaiser l’atmosphère de façon considérable.

  2. Once_upon_a_cat says:

    Bonjour,
    J’ai un cheval de 27 ans qui s’est entiché d’une anesse et de son anon. Il est devenu très très protecteur et ne supporte pas d’être séparé d’elles. Ce comportement est apparu il y a un plus d’un an après un déménagement, avant ça c’était un cheval très zen, très sociable et indépendant, à la fois en paddock et en balade. Se pose aujourd’hui un gros problème, les personnes qui accueillent mon cheval (mes voisins) ont rapattrié leur jument (un trait du nord) et souhaitent la réintégrer dans le troupeau (il y a également 2 vieux anes mais mon cheval est indifférent envers eux). Cela fait quelques semaines, mais jusque là rien à faire, lorsque nous les mettons dans un grand pré coupé en deux, il ne supporte pas que l’anesse et l’anon s’approche de la jument. Nous avons essayé de les mettre ensemble, résultat: catastrophe, il éloigne systématiquement la jument de l’anesse et va même jusqu’à l’attaquer! Le problème c’est qu’en cas de problème il ne fera pas le poids, de plus la jument est ferrée. La solution qui lui pointe au nez c’est qu’il va se retrouver tout seul, puisque les propriétaires souhaitent remettre leurs équidés ensemble. Je suis très inquiète de sa réaction, j’ai peur qu’il déprime et qu’il ne mange plus. De plus, il risque de galoper et il a eu des problèmes d’arthroses et est sous haute surveillance. Si vous aviez des conseils ou des idées qui pourraient nous aider je vous en serais ainsi que lui, j’en suis sûre, très reconnaissante. L’objectif étant de tous les mettre ensemble et la place ne manque pas! Merci d’avance!

    • Chloé Rola says:

      Bonjour,
      Idéalement il faudrait diviser la pâture en 2 et faire 2 groupes: d’une part votre cheval de 27 ans avec l’ânesse et son ânon, et de l’autre côté la jument avec les 2 ânes âgés. Séparez ces 2 groupes d’une clôture simple afin qu’ils puissent se renifler et prendre contact à travers la clôture. Idéalement électrifiée, dans tous les cas cela est impératif lorsqu’il s’agit d’équidés pour garantir leur sécurité. En maintenant le plus longtemps possible cette clôture provisoire, vous limitez les risques de réactions d’agressivité une fois que vous regroupez l’ensemble des chevaux. Essayez de convaincre votre voisin de la nécessité de cette clôture pendant 2 mois serait l’idéal. La suite devrait se faire plus paisiblement. Si vous séparez votre cheval des ânesses il marchera en effet le long des fils et à son âge ce sera douloureux et risqué.

  3. justine says:

    bonjour je me permet de vous contacter car mon conjoint à un cheval dominant qui est actuellement au près avec 3 juments et un hongre (qu’il a complètement mis à part) la dernière jument qui est arrivée il l’a re coursé pendant 3h sans arrêt maintenant elle fait partis de son harem.Aujourd hui on a ramené le mien (qu’il n ‘a jamais vu) on lui a fait un paddock avec double clôture dans le prés pour qu’ils apprennent à se connaitre . maintenant on se pose la question de l’introduction du mien dans le groupe (dans combien de temps? d’un seul coup ou en introduire dans le paddock avant?)la il charge le mien mais respecte les fils donc ça va et le mien se retourne quand il arrive mais on voit bien qu’il se soumet.quel conseil me donneriez vous pour que tout se passe au mieux et sans égratignure pour mon doudou?merci

    • Chloé Rola says:

      Bonjour, maintenez la clôture double aussi longtemps que les comportements agonistiques (agressifs) durent. Ensuite passez à une séparation avec une clôture simple. Observez à nouveau les comportements agressifs. Il vous faut impérativement attendre jusqu’à ce que le cheval agressif ne couche plus ses oreilles lorsqu’il est à proximité du vôtre. Si au bout d’1 ou 2 mois vous n’observez plus de comportements agressifs frappants, testez les en tenant chaque cheval au licol, dans le pré, et présentez les deux chevaux nez à nez à travers la clôture, afin qu’ils se reniflent. On a observé que plus longtemps on laisse la clôture simple de séparation, mieux se passent les intégrations. On parle ici d’un minimum de 2 à 3 mois.
      Si votre cheval est hongre, il subira certainement d’autant plus d’agressions. Est-il envisageable de faire un deuxième groupe annexe avec votre cheval et l’autre hongre qui à été mis à l’écart? Ainsi vous garderiez un groupe avec le cheval de votre conjoint et les 3 juments, puis un deuxième groupe avec votre cheval et l’hongre.
      Souvent on doit revoir les configurations de nos groupes et des prairies afin de faciliter la cohésion dans les groupes. Même si vous n’aviez pas prévu de faire 2 prairies séparées, vous aurez au moins la garantie de ne pas voir certains chevaux souffrir de stress. Les chevaux non intégrés dans les groupes souffrent d’un réel mal-être, la frustration est ainsi lourde à gérer pour un animal naturellement social. Il est vrai que le cheval est un animal grégaire qui à besoin de la vie en groupe, mais encore faut-il qu’il y ai affinité parmi les chevaux du troupeau! Dans la nature ils se « choisissent ». Dans l’état domestique nous leur imposons leurs partenaires, il est de notre ressort que d’avoir « l’oeil » et de comprendre que certaines paires ne fonctionnent pas.

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